Vendée 1793-1794 : La réponse de Jacques Villemain

M. Jacques Villemain a pris connaissance de la recension de son ouvrage, Vendée 1793-1794. Crime de Guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique, que notre adhérent Patrick Garreau a rédigée pour le Souvenir Vendéen. Il a souhaité revenir sur quelques éléments développés dans cette analyse. Voici sa réponse :

La longue et attentive recension que vous avez bien voulu consacrer à mon ouvrage et que je lis sur le site du Souvenir Vendéen appelle de ma part les observations suivantes :

  1. Vous écrivez à mon sujet que : « Même s’il ne le dit pas là explicitement, il considère que la période du génocide est bien celle des “colonnes infernales” de janvier à juillet 1794 ». J’explicite donc : j’estime bien que la période qui s’étend du 21 janvier 1794 (date du départ des colonnes infernales) au 13 mai suivant (date à laquelle il est mis fin au commandement de Turreau) est caractérisée par un crime de génocide. Je suspends en revanche mon opinion s’agissant de la période qui va du 14 mai au 27 juillet (soit le 9 thermidor, date de la chute de Robespierre), et ce pour deux raisons : 1) la tactique dite des « colonnes infernales » est tellement liée à la personne de Turreau, qui l’a conçue et fait avaliser par le Comité de salut public en la personne de Carnot (dans un échange de correspondance où l’hypocrisie le dispute au cynisme comme je l’explique dans mon livre), qu’il me semble qu’il faut considérer le rappel de Turreau comme au moins un indice fort de changement de tactique militaire. Celui-ci peut avoir été inspiré par le fait que cette opération, à l’origine prévue pour durer de 8 à 15 jours, n’a pas produit l’effet escompté au bout de quatre mois, voire produit l’effet inverse puisque les Vendéens qui n’ont plus que « le choix de la mort » selon les mots mêmes de Turreau dans ses mémoires, choisissent « la mort avec ce qui leur reste d’armes à la main » et qu’il y a un risque de recristalliser une nouvelle résistance, l’un n’étant pas exclusif de l’autre. 2) je n’ai pas trouvé dans la littérature historique disponible d’éléments suffisants sur la tactique militaire des armées républicaines entre le 14 mai et le 27 juillet qui me permette de fonder suffisamment une opinion juridique à ce sujet : je ne me prononce donc pas sur cette période. Enfin après le 9 thermidor c’est tout le cadre politique qui est bouleversé, il faudrait faire une étude juridique à frais nouveaux dont je me suis dispensé, compte tenu du nombre de pages qui m’était imparti. J’y reviendrai éventuellement dans une future édition, le cas échéant.
      
  2. Je prends note de vos réserves quant au « tableau […] de la Vendée “objective”, sociale et religieuse avant la Révolution » que je dresse. Je ferai seulement valoir qu’il s’agit là d’un point purement historique. À cet égard, n’étant pas historien moi-même, je me suis borné à un essai de synthèse des éléments que j’ai rencontré sous la plume de différents historiens, dont d’ailleurs je donne les références, spécialement MM. F. Furet, J.-C. Martin et R. Secher. J’admets volontiers que cette synthèse est perfectible voire contestable (et serais intéressé à avoir sur ce point une opinion plus détaillée de votre part). Je ferai seulement observer que cette observation de votre part n’invalide pas ma démonstration dès lors qu’il n’est pas contesté 1) qu’il existe bien une « Vendée objective » (même si ce n’est pas exactement celle que j’ai décrite) et 2) qu’il existe surtout une « Vendée subjective » parfaitement identifiée par les autorités républicaines comme étant l’objectif à attaquer de manière « générale ou systématique » (ce qui caractérise le crime contre l’humanité) et finalement à détruire en tout ou au moins en partie « comme telle » (ce qui caractérise le crime de génocide). À ce stade je n’ai pas noté que vous contestiez l’un de ces deux points.
     
  3. Vous décrivez le chapitre VI de mon livre comme consacré à « trois figures emblématiques », ce qui est exact, mais il me semble qu’il faut préciser en quoi elles sont emblématiques pour comprendre à quoi ce chapitre sert. C’est qu’en vue de préparer la démonstration sur l’« Entreprise Criminelle Commune » de « Destruction de la Vendée » il est important en droit pénal international de définir la « chaîne de commandement » qui structure cette entreprise criminelle. Les trois personnages choisis emblématisent 1) l’échelon parisien central (Robespierre), 2) les militaires sur le terrain (Turreau, incontournable ici car il est le véritable auteur du plan des colonnes infernales, même si en l’approuvant au moins tacitement, ou au minimum en laissant faire alors qu’il aurait pu l’empêcher, le Comité de salut public en devient légalement « coauteur ») et 3) entre les deux l’échelon des « Représentants en mission », députés choisis par le Comité et investis par la Convention pour faire appliquer sur le terrain la politique déterminée par ledit Comité, véritables « chevilles ouvrières » entre l’échelon central et le « terrain ». La nécessité d’établir cette chaîne de commandement a été mise en évidence dans un cas semblable par le Tribunal Pénal International pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY) qui s’est longuement penché sur l’articulation entre l’échelon « politique » (la présidence collective de la république serbe de Bosnie dont la personnalité prépondérante était Radovan Karadžić) et l’échelon militaire, à savoir l’état-major de l’armée serbe de Bosnie dirigé par le général Ratko Mladić. Dans un premier temps, le TPIY avait d’ailleurs engagé une procédure « Le Procureur contre R. Karadžić et R. Mladić » avant de disjoindre les deux cas pour juger ces deux responsables séparément. Au départ je pensais, dans la même logique, illustrer l’échelon central parisien par Lazare Carnot qui est clairement le plus impliqué dans la gestion des affaires militaires au sein du Comité de salut public, mais finalement j’ai retenu Robespierre. L’un comme l’autre sont également responsables pénalement puisqu’ils font partie du même organisme collégial qu’est le Comité de salut public, Robespierre étant cependant l’élément « prépondérant » du comité et celui qui fait avaliser la politique de ce dernier par la Convention dont il obtient mois après mois le renouvellement des pouvoirs. M. Jean-Clément Martin est un peu le responsable de mon choix du fait de sa publication, en janvier 2016, d’une biographie de Robespierre sous-titrée « La fabrication d’un monstre » et qu’une autre historienne a proposé de sous-titrer « La fabrication d’un médiocre » (1). De fait, dans son désir de voir réhabiliter son grand homme, M. J.-C. Martin, de la Société des Études Robespierristes, le décrit comme un « tribun hésitant » qui au fond aurait été beaucoup plus le jouet des événements qu’il ne les aurait influencés. Je laisse aux historiens le soin de discuter cette thèse ou « explication » du personnage, mais il me semblait important de démontrer que du point de vue du droit pénal un tel système de défense n’aurait aucune valeur devant un tribunal pénal international. De même pour les représentants en mission, j’avais d’abord pensé étudier le cas de Hentz, Francastel et Garrau, qui jouent un rôle crucial auprès de Turreau, mais finalement j’ai choisi le « Cas J.-B. Carrier », parce que son plaidoyer devant le Tribunal révolutionnaire est un vrai compendium de l’argumentaire « négationniste » que pour ce motif il me semblait utile d’exposer pour en démontrer le caractère inopérant du point de vue du droit pénal international.

Je termine en vous assurant, Monsieur, et de l’intérêt que j’ai pris à lire votre recension, et de mon entière disposition à discuter avec vous, éventuellement dans un débat que votre association pourrait organiser, des questions ci-dessus voire de quelques autres. Il s’agit là de questions complexes qui supposent la mobilisation et d’un savoir historien et d’un savoir juridique qu’une seule personne, et en tout cas pas moi, ne peut prétendre maîtriser entièrement. Mais comme souvent on peut espérer que la confrontation des compétences et des idées peut faire avancer la connaissance d’une question.

Jacques Villemain

  
(1) Je renvoie ici à la recension de Mme Anne-Marie Coustou, Robespierre, la fabrication d’un médiocre, publié ici sur le site « Révolution française ».

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