Vendée 1793-1794, une étude juridique de Jacques Villemain

Notre adhérent Patrick Garreau a rédigé pour la Revue du Souvenir Vendéen une brillante recension du livre de Jacques Villemain : Vendée 1793-1794. Crime de Guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ? Une étude juridique. Cette longue analyse (également consultable ici) sera publiée dans le n°278 de la Revue.

[La Rédaction] Le nouveau livre de Jacques Villemain, Vendée 1793-1794, relance le débat autour de la qualification des crimes commis en Vendée sous la Terreur. L’originalité et la légitimité du propos tiennent à son approche juridique du génocide vendéen, jusqu’alors négligée dans les confrontations d’historiens.

Le Souvenir Vendéen a été précurseur dans ce domaine. En effet, dès 1974, un article du colonel de Villeneuve, aide de camp du général de Lattre, posait les bases de la démonstration du génocide vendéen dans un article publié dans la Revue n°109 (Comment en est-on arrivé au génocide vendéen ?). Le médecin général Adrien Carré s’empara du sujet en 1993, à l’époque du Bicentenaire, ce qui donna lieu à une vigoureuse passe d’armes avec Jean-Clément Martin dans les Revues n°184 et 186 (La guerre du génocide, histoire d’un mot). L’article de Louis Fruchard publié en 1999 dans la Revue n°207 (Le génocide de la Vendée : modèle universel ?) en exposa à son tour l’argumentaire avec beaucoup de clarté et de précision, limitant l’emploi du terme de génocide – comme le fait Jacques Villemain – à la période postérieure au désastre de Savenay et couvrant une partie de l’année 1794.

Si la recherche historique a progressé depuis lors, mettant en lumière de manière accrue l’ampleur des massacres perpétrés en Vendée, le droit a lui aussi évolué depuis une vingtaine d’années : à partir des textes établis en 1948, la définition du génocide s’est ainsi étendue, notamment après 1990 et sous l’influence du droit anglo-saxon, au point de reposer aujourd’hui davantage sur la jurisprudence que sur la loi originelle. C’est là l’intérêt majeur de l’analyse de Jacques Villemain.


[Article de Patrick Garreau]

INTRODUCTION

Il y a petite trentaine d’année, les commémorations du bicentenaire de la Révolution française ont relancé les études historiques sur cette période de notre histoire, si dramatique que certains ont préféré n’en voir que les années 1789-1792 et passer sous silence celles de 1793-1794 : celles de « la Terreur » dans notre mémoire collective. La guerre de Vendée (1) redevint l’un des centres d’intérêt des historiens qui, depuis, n’ont cessé de se diviser sur ce sujet. Encore aujourd’hui des associations influentes de « Robespierristes » et thuriféraires de la Révolution justifient la répression exercée en Vendée militaire et récusent toute forme de « crime contre l’humanité » et de « génocide » (2). De leur côté, les défenseurs de la mémoire vendéenne se rallièrent plus ou moins à Reynald Secher et à son affirmation passionnée du génocide vendéen de 1793 à 1796. Cependant, les démonstrations de cet auteur contribuèrent aussi à montrer qu’il procédait par « argument d’autorité ». En 2013, avec son livre qui est maintenant une référence incontournable, Vendée, les archives de l’extermination, Alain Gérard, à partir d’archives presque toutes républicaines, montra bien à la fois l’ampleur et la barbarie des crimes commis ; mais, convaincu que la mission et le « métier » de l’historien et du juriste ne sont pas les mêmes, il expliqua les textes, les événements, leur contexte mais ne voulut pas les qualifier pénalement.

Au fond, la situation était bloquée parce que nous, les défenseurs de la mémoire vendéenne, faisions l’erreur de toujours demander aux historiens de « dire le droit » ; nous ne songions pas à nous saisir du dossier historique et à nous tourner vers le procureur d’une cour pénale internationale pour lui demander : « Et vous, comment qualifieriez-vous ces crimes au plan pénal ? » À cette question, jamais posée à notre connaissance, Jacques Villemain apporte des réponses juridiques argumentées et nous pensons vraiment que son travail est un « livre événement ».

L’AUTEUR



Proche de la soixantaine, Jacques Villemain est diplômé de « Sciences Po » Paris, option droit, et énarque ; il sert comme haut fonctionnaire au Ministère des Affaires étrangères depuis plus de trente ans, notamment à la direction des affaires juridiques. Il a été en poste à La Haye en charge des relations avec les tribunaux pénaux internationaux et la Cour pénale internationale. Ce diplomate et juriste vient de publier un livre remarquable, tel qu’il n’en existait aucun, à notre connaissance, sur la guerre de Vendée. Il y apporte, en effet, toute l’expertise d’un spécialiste en droit pénal et en droit humanitaire international et il y fait preuve de sa connaissance des jurisprudences qui se sont établies au sujet des « crimes contre l’humanité » et des « génocides » depuis les drames dans l’ex-Yougoslavie et au Rwanda et depuis le vote en juillet 1998 du « Statut de Rome de la Cour pénale internationale » (3), la Cour pénale continuant d’établir des jurisprudences.

ANALYSE DU LIVRE



Dans un premier chapitre, au ton parfois un peu vif (sauf à l’égard d’Alain Gérard auquel il se réfère ensuite à plusieurs reprises), J. Villemain explique que les historiens sont légitimes et armés pour établir les faits, les mettre en perspective et les expliquer, mais n’ont pas les compétences juridiques pour les qualifier pénalement. Les différences sont grandes entre la méthode historienne, souvent comparative, et la méthode du droit pénal international. J. Villemain écarte l’objection de « l’anachronisme » : appliquer des normes juridiques récentes à des faits anciens ; en droit, il est reconnu qu’il y a des lois non écrites (4), le crime contre l’humanité et le génocide sont des crimes selon le droit immémorial des gens. L’auteur expose donc sa démarche juridique : chercher à établir si les éléments de crimes, tels que définis de manière précise par le droit pénal international, sont bien constatés dans la guerre de Vendée et si la responsabilité pénale de certaines personnes peut être démontrée car le Droit ne peut condamner des personnes morales ou institutions.

Avant cela, M. Villemain expose et commente les définitions reconnues dans le monde actuel du « crime de guerre », « crime contre l’humanité » et « génocide » ; c’est un exposé clair et nécessaire où il expose notamment que le génocide est une forme différente de nature des crimes contre l’humanité. On peut regretter qu’il n’y souligne pas, comme il l’a fait lors d’interviews, que le crime contre l’humanité est caractérisé par rapport au crime de guerre par le fait que les victimes sont « attaquées » non « pour ce qu’elles font ou ont fait » (ou pour ce qu’a fait leur camp : cas des représailles) mais pour « ce qu’elles sont » avec la négation de leur « humanité », de leur identité de personnes humaines : traitées comme une sous-race, comme des bêtes de somme et objets mobilier (esclavage) etc. Le chapitre se termine par un petit tableau de synthèse très pédagogique.

Le troisième chapitre expose ce que fut « le crime de guerre » en Vendée. L’ampleur de tels crimes n’est plus niée par personne aujourd’hui mais l’auteur s’attache à bien démontrer qu’il ne s’agit pratiquement pas de « dérapages » de troupes échappant au contrôle de leurs chefs ou de chefs aveuglés par leurs passions ; il s’agit d’une politique délibérée de la Convention. J. Villemain le prouve à partir de l’étude de la loi du 19 mars 1793, il explique fort bien ce qu’était une « mise hors-la-loi », cette notion héritée du droit romain, connue encore avant la Révolution, remise en honneur par celle-ci. Privé de tout droit, le hors-la-loi n’appartient plus à la cité et toutes les violences, à commencer par la mort, sont licites contre lui. Que ceux qui proclamaient les droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme aient pu en même temps déclarer des concitoyens hors-la-loi est inconcevable mais a eu lieu et a permis d’ordonner ces crimes de guerre. À partir de cette loi qui concerne tous les « brigands » et « rebelles », s’enchaînent les massacres de prisonniers, les massacres des blessés dans les hôpitaux, les massacres de ceux auxquels on promet la vie sauve s’ils déposent les armes (crime de perfidie). L’auteur revient aussi sur le cas du capitaine Goy-Martinière, jugé et fusillé non pour ses crimes contre une population sans défense mais parce qu’il avait poursuivi ses actions dans un village « républicain ».

Le chapitre suivant traite des crimes contre l’humanité en Vendée militaire. Pour J. Villemain, la Convention a délibérément ordonné de tels crimes par l’approbation des fameux rapports de Barrère et par ses lois du 1er août et du 1er octobre 1793. L’auteur étudie avec pertinence ces textes et montre bien que dès la première loi la décision d’incendier tout le pays et de saisir toutes les récoltes frappe la totalité de la population et que l’article 8 qui parle d’exiler femmes enfants et vieillards n’a pas de sens face aux terribles anaphores de Barrère ; ces dernières, « plus de Vendée » et « détruisez la Vendée » (six répétitions), veulent bien dire « détruisez tous les Vendéens » ! C’est la population tout entière qui est en rébellion et elle est donc toute entière hors-la-loi. C’est bien Robespierre qui fait voter ces lois avec le Comité de salut public. J. Villemain estime ensuite que l’on peut se demander si un génocide n’a pas commencé en Vendée dès août 1793 mais, selon son analyse juridique, il pense que les historiens qui le soutiennent (comme Reynald Secher), n’apportent pas de preuves permettant d’aller « au-delà de tout doute raisonnable » ; en revanche, il n’y a pas de doutes juridiques entourant les crimes contre l’humanité. Le chapitre se termine en évoquant des estimations diverses des pertes humaines en Vendée militaire, estimations qui nous semblent inférieures à la réalité comme celles de la population en 1792 (Reynald Sécher, notamment, a toujours refusé de revenir sur le chiffre de 117.000 morts qu’il donnait il y a trente ans) (5).

Le cinquième chapitre, le plus long (80 pages) traite de la question du crime de génocide en Vendée et J. Villemain, constatant que la plupart des historiens en nient encore l’existence d’un génocide, s’attache à reprendre tous leurs arguments et en démontre la nullité juridique. Même s’il ne le dit pas là explicitement, il considère que la période du génocide est bien celle des « colonnes infernales » de janvier à juillet 1794.

Le premier argument est qu’il n’y a pas d’identité vendéenne préexistante à la Révolution et que cette dernière ne s’est pas acharnée contre une identité particulière. L’auteur rappelle que la définition légale du crime de génocide en 1948 exclut qu’il puisse viser des groupes politiques (autrement dit exclure le cas d’un gouvernement organisant l’extermination d’une part de son propre peuple). Il souligne le rôle de l’URSS dans cette limitation (6) qu’on ne trouve plus dans la définition du crime contre l’humanité du statut de Rome. Il montre ensuite que les termes juridiques de « groupe racial, national, ethnique ou religieux » ont nécessité plus de dix ans de débats et l’expérience des génocides au Rwanda (7) et en ex-Yougoslavie. Finalement, la jurisprudence pénale a statué que de tels groupes existaient à partir du moment où ils sont bien identifiés comme tels par les auteurs des crimes et que ces crimes deviennent alors un génocide.

Nous suivrons moins l’auteur dans le tableau qu’il dresse de la Vendée « objective », sociale et religieuse avant la Révolution. Cette région était bien concernée par le processus des Lumières dans son activité économique, de développement de l’éducation et celui de la santé publique. En revanche, il reconnaît bien l’importance de l’identité religieuse qui fait des Vendéens « un groupe stable et permanent » au sens de la jurisprudence. Il reconnaît que la Constitution civile du clergé fut le « soubassement » de la révolte mais ne parle guère de la persécution religieuse de 1792 (8). Il sous-estime peut-être aussi l’importance de l’assimilation que firent rapidement les insurgés entre la défense de leur Dieu et de leur religion et celle du roi dont le martyre est rapproché du leur.

Mais surtout il montre bien que les débats sur la réalité objective d’une race, d’une ethnie, d’une identité spécifique vendéenne n’ont aucune importance juridique ; ce qui est clair, c’est que la Convention, le Comité de salut public, les républicains « créent » ce groupe, le désignent comme une race maudite, rebelle, infernale, race de brigands qu’il faut exterminer jusqu’au dernier. L’auteur s’appuie aussi sur l’analyse faite par Anne Rolland-Boulestreau de toutes les métaphores employées par les républicains pour « déshumaniser » les Vendéens. Ainsi, au sens de la jurisprudence pénale internationale, la volonté des révolutionnaires de désigner un groupe pour l’exterminer (et là les déclarations et écrits ne manquent pas !) prouve le crime de génocide.

J. Villemain réfute aussi l’argument selon lequel il est impossible d’évaluer le nombre de morts en Vendée militaire… donc qu’il n’y en aurait pas assez pour parler de génocide ! Il rappelle que le génocide reconnu de Srebrenica a fait moins de 10.000 morts et cite des arrêtés de tribunaux internationaux : c’est la volonté prouvée d’extermination qui compte, pas le nombre des victimes.

Il s’attaque aussi à une autre affirmation : sans intention idéologique appliquée à un groupe bien délimité, la notion de génocide n’a pas de sens et n’en a pas plus sans un corps de doctrine organisé, un projet idéologique d’exclusion, une organisation matérielle et une planification des tueries. Comme le souligne J. Villemain, cela voudrait dire que, comme le cas vendéen n’est pas comparable à la « Shoah », il n’y a pas eu de génocide en Vendée ; en droit ceci n’a pas de valeur. La jurisprudence pénale internationale considère que l’existence d’un plan ou d’une politique n’est pas un élément constitutif du crime de génocide, même si cela peut aider à prouver le crime (le génocide de Srebrenica a été commis sans préméditation et sans grande organisation). Le Code pénal français, dans sa définition du génocide, introduit les termes « en exécution d’un plan concerté » ; cependant, la France a ratifié la Convention de 1948 et le Statut de Rome qui ont une autorité supérieure. Même si certains peuvent dire que l’intention spécifique du crime de génocide n’a pas été clairement exposée à propos de la Vendée, il apparaît nettement qu’il y a bien eu un plan génocidaire en Vendée ; en droit, les motifs sont indifférents et l’idéologie révolutionnaire de « régénération » conduisait à considérer les opposants comme hors du peuple et à les éliminer.

J. Villemain prend ensuite en compte l’affirmation de certains selon laquelle les Vendéens n’auraient pas été tués en tant que tels mais en tant que rebelles. Il reconnaît une part de recevabilité à cet argument en 1793 où jusqu’à la fin de l’année il y eut une « Armée catholique et royale » et où les ordres de la Convention peuvent être interprétés comme la volonté de détruire totalement cette armée (les brigands armés seulement) ; par suite il y a doute et il ne pense pas que le terme de génocide puisse être retenu juridiquement. En revanche, au début de 1794 la force militaire des Vendéens est détruite et des plans de pacification peuvent être faits mais, comme l’écrit Alain Gérard : « La victoire donne le champ libre à l’extermination ». On ne massacre donc plus les Vendéens que « comme tels ». Il montre également la « rhétorique et la réalité » de l’article 8 de la loi du 1er août 1793 sur le respect des femmes, des enfants et des vieillards. Il montre ce qu’était alors le sens du mot humanité, très synonyme de progrès, et rappelle que Robespierre a qualifié de crime contre l’humanité la clémence envers les ennemis de la République. En outre cet article « porte en creux une confirmation du crime de génocide. Car si l’on dit qu’il faut évacuer les femmes, les enfants et les vieillards, cela veut dire a contrario qu’il faut exterminer tous les autres ». Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a reconnu le génocide de Srebrenica en rejetant l’argument de la défense sur l’évacuation des femmes et enfants.

J.Villemain aborde enfin la question des « réfugiés vendéens » dont la « protection » par la République prouverait qu’elle ne voulait pas exterminer toute la population. Il reprend les analyses de ce phénomène faites par des historiens et les déclarations des représentants en mission en Vendée militaire dont la volonté génocidaire est évidente et conduit au massacre des « patriotes » comme des « brigands ». Le chiffre de ces réfugiés est difficile à établir, sans doute moins de 40.000, mais surtout « loin d’infirmer la thèse du génocide, l’existence du groupe des “réfugiés vendéens” est un élément qui va dans le sens de sa confirmation ». Il prouve que l’on est en face d’un massacre « discriminatoire » et la jurisprudence pénale actuelle fixe que l’intention génocidaire est prouvée quand on choisit les victimes « en raison de leur appartenance à un groupe particulier, tout en excluant les membres des autres groupes ».

Il conclut en rappelant que pour les autorités républicaines la Vendée était promise à un renouvellement complet de sa population.

Ce chapitre, très détaillé, très explicite au plan juridique, est le plus important de ce livre, car il nous paraît que rien de tel n’avait jamais été exposé de manière aussi claire et argumentée.

J. Villemain consacre ensuite un chapitre à trois figures emblématiques de ce génocide : le général Turreau et, à travers lui, les généraux des « colonnes », le conventionnel Carrier qui est l’exemple des représentants en mission en Vendée militaire, et enfin Robespierre, le membre dominant du Comité de salut public.

En ce qui concerne Turreau, il rappelle que le plan d’extermination est totalement son œuvre et qu’il en a bien obtenu, même si c’est de façon ambiguë, l’approbation par le Comité de salut public. Il cite les ordres de Turreau et montre que ses subordonnés sont totalement entrés dans ses vues (9). Turreau sera arrêté et jugé plus tard mais obtiendra son acquittement. Deux siècles plus tard, le Président Mitterrand refusera que son nom soit enlevé de l’Arc de triomphe.

L’étude du cas de Carrier est également très intéressante car ce dernier a beaucoup écrit et a toujours été soutenu dans son action (10). Le système de défense de Carrier lors de son procès est intéressant car on y trouve déjà tous les éléments employés encore par les négationnistes de génocides : négation, minimisation, relativisation, imputation à des tiers, illégitimité du procès, etc. J. Villemain démonte un à un tous ces procédés, y compris celui de la nécessité de l’oubli !

Il souligne ensuite la difficulté d’appréhender le cas Robespierre, personnage mis en cause depuis longtemps mais encore défendu aujourd’hui par des associations influentes. En 2014, Franck Ferrand consacra une émission à Robespierre en posant la question : « bourreau de la Vendée ? » Immédiatement des historiens ont répliqué qu’il n’existait aucun document pour imputer à Robespierre la moindre responsabilité dans l’affaire de la Vendée (ni aucun discours à la Convention, ce qui est exact, on ne connaît qu’un discours au club des Jacobins). Cependant, J. Villemain montre que ce n’est pas de cette manière qu’un pénaliste peut aborder l’affaire : d’abord les historiens ont souligné la méthode de Robespierre d’agir en sous-main et de garder le silence ; ensuite, si le mode de fonctionnement du Comité de salut public était collégial et si Robespierre n’en était pas le « président », il fut sans conteste le premier de ses collègues (il fut aussi président de la Convention) ; ainsi, même si on peut difficilement individualiser la responsabilité de chaque membre du Comité, le pénaliste peut considérer qu’il s’est agi d’une « entreprise criminelle commune » et Robespierre ne saurait échapper à l’engagement de sa responsabilité. En outre, l’auteur rappelle que le Comité de salut public était très bien informé de tout ce qui se passait en Vendée, n’est jamais intervenu et a encouragé l’extermination. Parmi les membres du Comité il est facile de faire reconnaître que la responsabilité pénale de Robespierre est prépondérante comme criminel de guerre, criminel contre l’humanité et génocidaire.

Dans son septième chapitre, J. Villemain fait la synthèse de l’ensemble de ses propos en se plaçant dans la peau du procureur qui aurait à élaborer un acte d’accusation. Il expose la base individuelle de la responsabilité et montre comment, face aux crimes contre l’humanité et aux génocides, le droit a dû évoluer vers un mode « collectiviste » de la responsabilité pénale. Les tribunaux internationaux ont ainsi défini trois niveaux « d’Entreprise Criminelle Commune » (ECC) qui font aujourd’hui jurisprudence, même si elle est encore discutée. Dans ce cadre, le dessein ou projet criminel en Vendée est bien prouvé et on y trouve les trois types d’ECC ; il est possible de prouver les crimes de guerre sur l’ensemble de l’insurrection, les crimes contre l’humanité à partir de la loi du 1er août 1793 et le génocide par les faits qui se sont passés entre janvier et juillet 1794. Cet exposé juridique fait clairement découvrir des notions peu connues et semble assez irréfutable.

Dans sa conclusion, J. Villemain redit qu’il s’appuie sur les travaux de nombreux historiens, mais que ces derniers ne sont pas armés pour conduire une étude juridique et pénale des événements et de la responsabilité des hommes. Pour lui, il n’y a aucun doute sur l’existence des trois crimes qu’il dénonce en Vendée dont le génocide. Il termine en demandant à nouveau que le nom du général Turreau soit retiré de l’Arc de triomphe et que celui de Robespierre ne soit plus honoré.

Il joint en annexe, sans doute comme exemple du respect des « lois et coutumes de la guerre », la belle lettre des généraux vendéens à Fontenay-le-Comte le 28 mai 1793, exprimant les plus nobles sentiments civiques et annonçant la libération des prisonniers républicains.

ET MAINTENANT ?

Voici enfin un livre qui fait bouger les approches de la guerre de Vendée d’une manière remarquable, en les replaçant dans un champ où, à l’évidence, elles auraient dû être examinées depuis longtemps. Tous les défenseurs de la mémoire vendéenne peuvent exprimer leur reconnaissance à M. Jacques Villemain, même s’il est bien certain que les « négationnistes » de ces crimes vont rester sur leurs positions.

Nous ne pouvons que souscrire à la proposition d’effacer le nom de Turreau de l’Arc de triomphe. Nos associations peuvent maintenant présenter une argumentation très forte à la présidence de la République et aux plus hautes autorités nationales pour que ce geste plus que symbolique soit fait.

Une autre démarche pourrait également être reprise ; celle qu’avaient faite des élus de la Vendée militaire (notamment Bruno Retailleau) pour que les lois de 1793 qui ont conduit à ces crimes, soient abolies et retirées du corpus législatif de la République. Aujourd’hui la démonstration juridique peut être faite qu’elles sont à la base des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et du génocide en Vendée militaire, crimes imprescriptibles.

À partir de là, la reconnaissance du génocide Vendéen par le gouvernement de la France s’imposerait plus naturellement.

Patrick GARREAU

Le 25 février 2017

Jacques Villemain
Vendée 1793-1794
Crime de Guerre ? Crime contre l’humanité ? Génocide ?
Une étude juridique
Éditions du Cerf, Collection Histoire, 304 pages, 24 €

 


Notes :

1. Rappelons que cette expression, créée à la Convention dès le début de la rébellion, ne concorde pas avec la réalité géographique : la Vendée ne coule pratiquement pas dans le territoire (10.000 km²) qui s’insurgea, s’étend sur quatre départements et était peuplé d’Angevins, Bretons et Poitevins. Cependant la dénomination est consacrée comme celle de « Vendéens ».

2. On en eut bien l’exemple en 2014 lorsque Franck Ferrand consacra l’une de ses émissions « L’ombre d’un doute » à la Vendée en posant la question : « Robespierre, bourreau de la Vendée ? » J. Villemain le mentionne dans son livre.

3. Les premières bases du « Statut de Rome » sont fondées par l’Assemblée générale des Nations unies en 1948, œuvrant pour la prévention et la répression du crime de génocide. Les tragédies des année 1990 en ex-Yougoslavie et au Rwanda conduisent à la création de deux tribunaux pénaux internationaux, TPY et TPR qui, face à des situations très différentes de ce qui était évoqué en 1948, vont établir des jurisprudences nouvelles. Ensuite, l’ONU va travailler sur l’établissement d’un tribunal pénal international permanent ; c’est ce qui aboutira au « Statut de Rome de la Cour pénale internationale », voté par 120 pays (124 en 2016) et entré en vigueur en 2002. La Chine et Israël ont voté contre et le Sénat des Etats Unis ne l’a pas encore ratifié.

4. Ou « écrites dans les cieux » comme le disait déjà Sophocle qui parle aussi des lois que les Dieux murmurent à la conscience de de l’homme.

5. Ces chiffres ne concernent du reste que les morts de la période 1793-1796 ; or, s’il est clair que de 1796 à 1800 l’insurrection et la répression se sont déplacées au nord de la Loire avec le développement des Chouanneries, la Vendée militaire a aussi repris en partie les armes après le coup d’état du 4 septembre 1797, suivi de la « Troisième Terreur » et du renouveau des persécutions religieuses. Il y eut encore de nombreux morts au sud de la Loire.

6. J. Villemain aurait également pu rappeler que le Congrès juif mondial agit alors aussi auprès de l’ONU pour que la définition du génocide ait un champ d’application aussi restreint que possible et pour en exclure les causes politiques ; pour ce Congrès il fallait que la Shoah reste un événement unique dans l’histoire de l’humanité.

7. Comme il le montre, les ethnologues peuvent discuter pour savoir su les Hutus et les Tutsis sont des races ou des ethnies différentes, mais en droit pénal ce qui compte c’est que les premiers ont bien désigné les seconds comme un groupe différent d’eux et à exterminer.

8. L’auteur parle de l’influence du Père de Montfort et de ses successeurs en Vendée militaire, mais il oublie de dire que le rôle du clergé séculier fut, dans son ensemble, admirable dans ces campagnes pendant tout le XVIIIe siècle, rôle de pasteur bien sûr mais aussi rôle caritatif, éducatif, hospitalier et lien entre les couches de cette société rurale. On peut comprendre l’attachement de la population à cette élite bienfaisante.

9. Ce n’étaient cependant pas de « grands chefs » et Anne Rolland-Boulestreau a bien trouvé dans leurs rapports la preuve de leurs fautes tactiques et logistiques. À partir de mars 1794, ce n’est plus une « promenade » (selon le mot de Turreau) que de partir en colonne et le moral des soldats est vraiment bas. Ces « colonnes infernales » sont harcelées de toutes parts et vivent dans la crainte d’une attaque générale de Charette, Stofflet ou Sapinaud… et les Blancs, à leur tour, ne font plus de prisonniers !

10.  J. Villemain rappelle qu’il a été rappelé de Nantes « à sa demande » et pas du tout alors en désaveu de son action.

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