Le Souvenir Vendéen vous souhaite un Joyeux et Saint Noël

La Nativité par Gentile Da Fabriano (1370-1427)

  
UNE ÉTRANGE MESSE DE MINUIT – CONTE DE NOËL

C’était une triste soirée que celle du 24 décembre 1792, pour les populations chrétiennes de l’Ouest de la France.

En effet, depuis trois ans, la Révolution est en marche, ouvertement, inexorablement, après bien des années d’un lent travail souterrain. Elle a brisé la monarchie séculaire. Le roi Louis XVI et sa famille sont prisonniers dans la tour du Temple, à Paris. L’odieux procès du monarque commence juste… Elle veut briser l’Église catholique française, en étroite communion avec Rome, en créant une église schismatique, séparée du Pape et soumise à l’État. Pour y parvenir, la Révolution a promulgué la Constitution civile du clergé et a imposé la prestation d’un serment schismatique à tous les prêtres. Ceux qui ont refusé ce serment ont été déportés à l’étranger.

Fidèle aux directives pontificales et épiscopales, l’Abbé Adrien, curé de Vendrennes, en Bas-Poitou, a refusé de se parjurer. Le 8 septembre, il a pris le chemin de l’exil, en s’embarquant, aux Sables-d’Olonne, pour l’Espagne. Vendrennes est donc sans prêtre depuis trois mois et demi. Un troupeau sans pasteur ! Certes, de temps à autre, deux curés du voisinage qui ont, eux aussi, refusé de prêter le maudit serment et qui se cachent dans le pays : M. Cornu, curé de La Barotière, et M. Boursier, curé de Mouchamps, viennent apporter le secours de leur ministère. Mais leurs passages sont rares… Ils ont tellement de paroissiens à visiter en cachette !

Aussi, en cette nuit, sainte entre toutes, n’y aura-t-il pas de messe de minuit à Vendrennes, dans la vieille église romane où tant de générations, maintenant endormies, ont commémoré, avec joie, la Nativité du Sauveur ?

Et, pourtant, qu’on aurait besoin du secours de la messe dans ces temps de misère ! D’abord pour adorer Dieu, puis pour Le prier, pour Lui demander le rétablissement de la Sainte Église, le retour des bons prêtres exilés, la délivrance du roi, la paix dans le royaume. Et aussi pour Lui demander les grâces et les forces nécessaires pour affronter un avenir qui paraît bien assombri… Hélas ! ce ne sera pas possible puisqu’il n’y aura personne pour célébrer les Saints Mystères, pour faire redescendre l’Enfant-Dieu sur la terre.

Oui, quel contraste cette année-ci avec les veillées de Noël d’autrefois, généralement si gaies autour des cheminées où crépitait la bûche traditionnelle ! Ce soir, après le chapelet et la prière coutumière récités en famille, le verrou tiré, la veillée a été brève, silencieuse, presque une veillée mortuaire. Chacun est avare de paroles et médite quelque sombre pensée sur la cruelle actualité. Et, tôt, les hommes sont allés se coucher, le cœur angoissé.

Paisible paroisse de l’évêché de Luçon, récemment érigée en commune du canton de Mouchamps, département de la Vendée, par la grâce de la Constituante, Vendrennes dort dans cette claire nuit étoilée. Quelque effraie, perchée sur un têtard, hulule ; au loin, un chien lui répond…

Soudain, un bruit confus s’élève, comme un carillon. Il prend force… Il s’amplifie, réveille les dormeurs.

– Qu’est-ce, ce bruit étrange ? se demandent-ils, avec étonnement, même avec effroi.

Mais il n’y a pas à se tromper, ce sont effectivement les cloches… Une étrange sonnerie, une musique qu’on n’a pas coutume d’entendre ! Est-ce un rêve, une illusion ? Mais non, ce sont bien les cloches de Vendrennes, muettes depuis plusieurs mois, qui, encore cette année, veulent annoncer à cette paroisse croyante que le Fils de Dieu va naître dans peu de temps.

Éberlué, Anselme Piveteau, sacristain en chômage, s’est levé et se précipite à l’église qui est pratiquement sous sa garde depuis le départ de M. le Curé. Il arrive : la grande porte est ouverte à deux battants, accueillante ; l’intérieur est illuminé comme il ne l’avait jamais été ; des mains mystérieuses tirent sur les cordes et ébranlent les cloches… Personne ? Si, là-haut, dans le chœur, en adoration devant l’autel, un prêtre, un vieillard qui n’est point de ces paroisses. Anselme Piveteau ne réalise pas, croit rêver… L’inconnu a-t-il entendu le sacristain et les autres hommes qui arrivent ? Il se redresse et, se tournant vers eux, leur dit : « Mes amis, ne craignez point. Je ne suis pas un intrus, mais un insermenté. Allez dans les maisons et les villages pour annoncer aux paroissiens de Vendrennes qu’il y aura messe à minuit. »

Ces nouveaux messagers n’en demandent pas plus et, terrorisés, s’élancent porter cette étrange et stupéfiante nouvelle à travers la paroisse.

À minuit, l’église est quasiment pleine. Ils sont venus du bourg, des villages proches ou éloignés, des métairies isolées. Ils sont là, à leurs places, la plupart en costume de travail, car, dans la précipitation du lever, ils n’ont pas eu le temps de sortir les hardes des dimanches. Et le vieux prêtre inconnu, revêtu des ornements sacrés, monte à l’autel, entouré des enfants de chœur qui bégaient de peur en répondant aux prières ! Combien dans cette assistance recueillie participent, sans s’en douter, à leur dernière messe de minuit…

Ils sont là, entourant leur père, les trois gars de Gustin Maindron, du Tirfour, futur capitaine de la paroisse de Vendrennes. Les pauvrets périront dans les combats de l’été 1793… Ils sont là Jean Charriau et Jean Turcot, de Bois-Goyer, futurs tués de la première bataille de Luçon, en juin prochain… Ils sont là René Rabaud et Jean Carteron, tués eux aussi devant Luçon, mais à la seconde bataille, en août, et Jacques Turcot, qui viendra mourir, dans sa métairie de Bois-Goyer, des blessures reçues à ce combat, à la Notre-Dame d’août… Ils sont là Antoine Enfrin, François Egron, François Blanchard, René Chauveau, Jean Bertrand, qui disparaîtront, on ne sait où, pendant la Virée de Galerne, à l’automne suivant… Il est là avec toute sa famille, Pierre Blanchard qui, fusillé à Savenay le 23 décembre 1793, célébrera au Ciel son prochain Noël… Ils sont là François Bleteau, Jean Drapeau, victimes des fusillades de Nantes, au 2 janvier 1794. Ils sont là Mathurin Augereau et sa femme Françoise Micheneau, de la Maquignerie, qui seront tués l’an prochain… Ils sont là Joseph Marchais et son épouse Perrine Marineau, André Brin et sa femme Perrine Chalaud, du Boisselin, qui seront massacrés en 1794… Elles sont là les futures victimes immolées en la sanglante journée du 21 février 1794 : Mathurin Bertrand et son épouse Catherine Chataigner, de la Touche, Jeanne Pain, Louise Enfrin, et même la petite Marianne Blanchard, fillette de dix ans… Oui, ils sont tous là, ceux dont l’Histoire n’a pas retenu les noms et qui vont mourir de misère, en ces années d’épouvante 1793 à 1796, par fidélité à la foi qui les unit tous en cette nuit de Noël.

Oh ! quelle messe de minuit ce fut ! Le vénérable vieillard célébra les saints mystères avec une dévotion angélique. Après l’Évangile, il se tourna vers les fidèles. En quelques phrases simples mais directes, il leur rappela le sens profond de cette fête, les invita à y faire provision de grâces « pour les temps de malheur et les grandes calamités qui sont prochaines ». Mais il ne fournit aucune explication sur son origine.

Empoignée par une ambiance toute surnaturelle, l’assistance priait avec une ferveur peu commune. Elle chantait aussi, hautement, proclamant la gloire de Dieu et un Credo que certains affirmeront jusque dans la mort, quelques mois plus tard… Et ce fut le moment de la communion. Alors on vit les bancs se vider. Tous, hommes, femmes, jeunes, vieillards, montèrent à la Table sainte se nourrir du Pain de Vie. Personne, susceptible de communier, ne voulut se priver de cette chance unique, inespérée de s’unir à son Dieu. La messe s’achève ; les fidèles restent plongés dans une profonde action de grâces.

Le dernier Évangile lu, le vieux prêtre se tourne vers les Vendrennais et, avant de partir à la sacristie, leur dit : « Allez en paix, mes frères, je retourne vers Celui qui m’a envoyé parmi vous pour célébrer cette messe de minuit, la dernière que plusieurs d’entre vous ouïront pendant leur vie terrestre. Restez fermes dans votre foi car, sous peu, vous devrez la témoigner jusqu’au don de vos vies… Votre sacrifice ne sera pas vain. Nous nous retrouverons bientôt là-haut, près de Celui qui m’a fait la grande grâce de m’envoyer parmi vous pour ce Noël. Je prierai pour vous. »

Il partit vers la sacristie. On ne devait plus trouver que les ornements parfaitement rangés. Lentement, comme à regret, l’assistance sortait, emportant une vision d’éternité. Les cloches sonnaient quelques vieux Noëls du terroir, mais cette fois-ci elles étaient lancées par Anselme Piveteau. Et, quand le dernier fidèle se fut englouti dans la nuit, la lumière s’éteignit, la porte se ferma, l’église retomba, dans le silence ; seule une odeur d’encens planait dans la nef.

Naturellement, cette histoire étrange fut chuchotée dans le pays ; mais personne, hormis les paroissiens de Vendrennes, et moins que quiconque les Bleus du poste républicain des Quatre-Chemins-de-l’Oie, n’avait entendu les cloches.

Et c’est ainsi, que dans la nuit de Noël de l’an de grâce 1792, à la veille de la Grande Guerre de chez nous, leur bon curé étant exilé, les chrétiens de Vendrennes, au Bocage Vendéen, assistèrent quand même à la Messe de Minuit.

 

À tous les jeunes de la paroisse de Vendrennes, en Vendée Militaire, je dédie ce modeste conte.

Philbert Doré-Graslin

Revue du Souvenir Vendéen n° 45 (Noël 1958), pp. 15-17

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