La « rue Carnot » à Challans, une mémoire douloureuse

Notre administrateur Jean-Claude Desmars nous a signalé un article très intéressant publié mercredi dernier dans Ouest-France. Son auteur, le journaliste et écrivain Philippe Gilbert, y raconte l’histoire de la bien mal nommée « rue Carnot » de Challans.

La rue Carnot de Challans

Ce porche est celui où Louis XIII, jeune roi de France, s’engouffra en 1622 pour y passer la nuit. Le restaurant le Louis XIII est la plus vieille demeure de Challans. (photo Ouest-France)

La rue Carnot, prolongement de la rue Gambetta, est l’artère principale de la deuxième ville du département. Celle qu’on appelait naguère la Grand’Rue, qui délimitait le bocage du marais.

L’histoire

Il n’y a pas si longtemps, la rue Carnot était incontournable pour ceux qui, venant d’Aizenay, se rendaient à Noirmoutier. Mais en été, « bonjour les bouchons ! » se souvient Véronique Piveteau, la responsable de l’office de tourisme. Elle débutait sa carrière professionnelle, au milieu des 70, dans cet office « qui était alors placé place De-Gaulle, à la jonction des rues Gambetta et Carnot ». Vieux souvenir, puisque désormais la rocade, le « périph challandais », épargne le passage du centre-ville, quand on est en transit.

Ligne de démarcation entre Maraîchins et Bocains, cette artère traverse Challans de sud-est en nord-ouest. L’artère, après le passage à niveau, là où démarre la rue Gambetta, ne manque pas de maisons bourgeoises, comme celle du légat, « indiquées avec des panneaux explicatifs », poursuit Véronique Piveteau. En approchant du cœur de la ville, la place De-Gaulle, la rue Gambetta devient commerçante, avec aussi son « passage ».

Puis c’est la rue Carnot, également très commerçante, sinon plus, avec notamment la Maison de la Presse, Carrefour City, La Poste, le théâtre du Marais, le restaurant Louis XIII aussi… Car si la grande histoire n’a pas beaucoup visité Challans, ce roi est bien venu chez les Maraîchins, un jour d’avril 1622, avec son armée, pour livrer bataille contre les Huguenots, qui prendront la pâtée.

Mais si le restaurant est la plus vieille des bâtisses challandaises, datant de la Renaissance, ce qui est visible de l’extérieur, mais surtout à l’intérieur avec ses poutres et sa cheminée, ce n’est pas le lieu où dormit le roi de France, mais dans la maison située entre la Maison de la Presse et la pharmacie, comme l’atteste une plaque du Souvenir vendéen.

Puis la rue Carnot, qui est désormais coupée par deux stops depuis la mise en place du plan de circulation du « cœur de ville », se poursuit loin, très loin, jusqu’au centre Leclerc et le Mac Do, en passant devant l’ancienne gendarmerie, finissant à Pont-Habert, quasiment sur la commune de Sallertaine.

Gambetta oui, Carnot non ?

Gambetta ? Carnot ? La Grand’Rue a changé de nom à la fin du XIXe siècle. Elle porte le nom d’un des fondateurs de la IIIe République, en 1871 ; et le nom de Carnot ? Ce n’est pas celui de Sadi, qui fut un président de la République assassiné en 1894, mais celui de son grand-père, Lazare Carnot (1753-1823), un mathématicien et physicien (qui reçut l’enseignement de Gaspard Monge), natif de Côte d’Or, député du Pas-de-Calais, membre de la Convention nationale durant la Révolution de 1789.

Il fut surnommé « l’organisateur de la victoire » car il sera ce Conventionnel (qui votera la mort de Louis XVI) qui va orchestrer la levée de 300 000 hommes, réorganisera l’armée du Nord après la trahison de Dumouriez (avril 1793), ne sera pas remis en cause après la chute de Robespierre (août 1794).

Seulement, en Vendée, ce nom ne passe pas toujours bien, pays maraîchin compris, notamment auprès des plus radicaux, ceux, par exemple, qui évoquent la Vendée comme ayant été victime d’un « génocide », le mot qui fâche. Reynald Secher est de ceux-là. L’auteur du best-seller Le génocide franco-français, la Vendée-Vengé est originaire de Challans par ses racines maternelles. C’est d’ailleurs grâce à lui qu’une plaque a été apposée près du cimetière du Caillou blanc pour rendre hommage à Couëtus, compagnon de Charette, exécuté dans des conditions misérables sur ces lieux, probablement début janvier 1794.

Entier, un rien provocateur, Reynald Secher l’avait répété à cette occasion : « On devrait débaptiser cette rue ! Quand Turreau, en février 1794, demande par courrier s’il fallait continuer à raser la Vendée, Carnot lui répond par écrit : c’est bien ce que tu fais. Continue ! »

Les Colonnes infernales sont effectivement l’horreur de trop dans cette guerre civile qui pouvait s’achever avec la défaite des Vendéens de Galerne à Savenay en décembre 1793. La République y a perdu son honneur. Mais pour Lazare Carnot, « la patrie est en danger. Battre la Vendée, c’est vaincre l’Europe ».

Battue et « nettoyée », la Vendée d’aujourd’hui s’est forgée sur cette terre brûlée. Reste qu’en termes de réconciliation, la rue la plus fréquentée de Challans pourrait s’appeler rue Carnot et Couëtus ! C’est une suggestion.

Source : Ouest-France, édition de Challans/Saint-Gilles-Croix-de-Vie, mercredi 3 février 2016


On notera que la question se pose de la même façon pour la « place Carnot » de Chantonnay, avec d’autant plus d’acuité que c’est à cet endroit que se trouvait l’ancien cimetière de la ville, où fut inhumé Sapinaud de La Verrie, général vendéen de l’Armée du Centre.

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